Et si le problème était la direction ?
La Peugeot 607 était au contrôle technique. Michel avait estimé que nous aurions le temps de prendre un café pendant qu’on s’occupait d’elle.
Nous étions installés en terrasse quand des voix se sont fait entendre au bout de la rue. Des slogans, des sifflets, puis le grondement d’un cortège qui se rapprochait.
Encore une manifestation.
Je regardais les pancartes passer. Les revendications me semblaient légitimes. Les gens ne descendent pas dans la rue sans raison, et je ne vais certainement pas leur reprocher de refuser ce qu’ils considèrent comme injuste.
Mais quelque chose m’agaçait.
Les manifestations se succèdent, la colère revient, certaines décisions sont retirées. Pourtant, les mêmes difficultés réapparaissent sous d’autres formes. À force, une idée s’impose : s’attaque-t-on vraiment aux causes, ou tente-t-on surtout de réparer les dégâts ?
On peut protester contre une décision, un accord ou une politique sans remettre en cause le cadre qui permet à ces décisions d’être prises. On peut obtenir le retrait d’une mesure et retrouver quelques mois plus tard un problème très proche, produit par les mêmes mécanismes.
C’est comme monter dans un train, découvrir que la destination ne convient pas, puis réclamer au conducteur un trajet plus agréable. Il peut ralentir, s’arrêter à une station supplémentaire, modifier quelques détails. Mais cela ne change ni les rails ni la destination choisie.
Michel m’a appris à regarder les choses autrement : il ne suffit peut-être pas de demander au conducteur de changer de direction. Encore faut-il savoir qui a tracé les rails et décidé du trajet.
Je ne prétends pas que tous les manifestants pensent de la même manière. Certains ont probablement réfléchi à ces questions bien avant moi. Mais les revendications visibles ne montrent pas toujours que le problème a été examiné jusqu’à ses racines. La colère peut être parfaitement justifiée sans que l’analyse qui l’accompagne soit complète.
C’est cela qui m’irrite : voir des gens prendre des risques pour défendre une cause qui peut être juste, sans que leur action change nécessairement ce qui la rend nécessaire. Une manifestation peut faire reculer un gouvernement. Elle ne modifie pas forcément les règles du jeu.
Michel pense qu’il faut sortir de ce train. Il évoque le Frexit, mais je n’en suis pas encore à conclure qu’une sortie suffirait à résoudre tous les problèmes. Je veux comprendre ce qu’un tel choix changerait réellement. Avec l’élection de 2027, cette question pourrait bientôt se retrouver devant les électeurs.
Le cortège s’éloignait. La Peugeot, elle, attendait toujours son contrôle technique.
La rue redevenait calme. La colère avait traversé le quartier, les slogans s’étaient éloignés, mais le problème, lui, n’avait pas bougé.
Après toutes ces manifestations, avons-nous appris à mieux comprendre ce qu’il faudrait changer, ou avons-nous seulement appris à protester plus fort ?
__PAP